La ville agricole, un espace public à réinventer. Le grand chantier de la transition écologique.

Le 23 avril 2020, en plein confinement, la fondation Braillard Architectes, le MetroLab Bruxelles et le Laboratoire Lazur de Genève, organisaient une vidéo conférence « Dessiner la transition, c’est maintenant ».

Cette période particulière de l’histoire doit nous permettre d’imaginer des mondes possibles. La transition contient différentes approches. On l’aborde volontairement sous l’angle de la qualification des espaces publics. Dans ce sens, on propose une vision prospective pour Bruxelles, dont le point central vise à réinsérer la perspective de « la ville agricole » dans une vision d’ensemble des exigences d’une urbanité de qualité. Cette transition ‘écologique’ est une réappropriation des espaces et du paysage par les acteurs locaux qui retissent leurs liens à la terre.

La ville agricole. © Paige Cody

L’héritage du patrimoine paysager bruxellois au XIXe Siècle

Le concept de « ville agricole » présente une opportunité de renouer avec l’esprit de l’urbanité qui a porté la période de l’âge d’or de l’urbanisme bruxellois entre 1880 et 1940.

À cette époque se met en place un certain équilibre entre monumentalité des lieux publics, esthétique des espaces verts et qualité de l’architecture privée. C’est évidemment l’époque ou triomphe la bourgeoisie commerçante et industrielle pour qui la ville a une grande importance symbolique. Mais c’est aussi l’époque où persiste un artisanat diversifié et de qualité qui contribue beaucoup à l’édification et à l’embellissement de la ville. Où les appareils politiques du monde du travail organisé accordent une importance visible à la production du territoire urbain, tant dans ses aspects sociaux que monumentaux.

Les parcs hérités de la politique urbaine du XIXe siècle font partie d’un patrimoine qui doit être préservé à tout prix. Ils sont l’héritage d’une politique qui voulait faire un espace public ouvert à tous avec une dimension esthétique fondamentale pour éduquer à l’urbanité partagée et à la civilité.

Dans les décennies postérieures à la Seconde Guerre mondiale, la ville a souvent été définie à partir de critères fonctionnels qui ont réduit la production de la ville à l’une ou l’autre des dimensions qui peuvent en faire un « territoire de vie ». Dans le cas de Bruxelles, la volonté d’ouvrir la ville à la circulation automobile a joué un rôle déterminant dans les années 1950-1970 pour déqualifier les paysages urbains qui avaient été élaborés dans les décennies précédentes.


Cité-jardin Le Logis-Floréal 1922-1930. © ACO


Bruxelles O gai ! © Kari, 1954

La ville ‘agricole’ dans la continuité de l’héritage existant

Le concept de « ville agricole » pourrait donc s’inscrire dans une approche non-fonctionnaliste de la ville, ou la dimension agricole ne serait pas réduite à sa fonction alimentaire, mais pourrait contribuer à recréer de nouveaux paysages en respectant l’héritage du patrimoine paysager créé largement pendant l’époque de l’âge d’or.

Une réflexion sur ce qui a fait l’équilibre des espaces à cette époque, peut sembler intéressante pour situer les enjeux actuels d’un « développement urbain durable ». Bruxelles paraît traversée par de nombreux conflits dont les causes peuvent sembler plus complexes qu’à l’époque de l’âge d’or. Le rôle de la ‘ville agricole’ serait de réinventer des paysages qui s’inscriraient dans la continuité de l’héritage existant, en invitant toutes les catégories de la population à contribuer à cette reconstruction.

À côtés de ces espaces publics hérités du XIXe Siècle et à protéger, il y a une multitude d’espaces publics stériles. ll faut donc envisager une réappropriation de ces lieux qui ont défiguré la ville dans les dernières décennies. Ces espaces publics sont principalement les voiries fonctionnalisées dans les années 50-70 à l’usage unique de la voiture, les tronçons d’autoroute en entrée de ville et enfin les nœuds autoroutiers à l’abandon.

Par exemple à Bruxelles, ce serait la retransformation des boulevards de la Petite Ceinture du pentagone qui étaient avant la guerre une immense promenade arborée de la Porte de Hal à la Basilique. On pourrait refermer les tunnels et en transformer la couverture en jardins agricoles. On peut citer en exemple, le parc de la porte de Hal, un vaste espace vert de 3 hectares sous lequel passent les tunnels. De même, une partie du Boulevard Saint-Michel, constitue un vaste espace public vert situé au-dessus du tunnel Montgomery.

La reconversion des entrées d’autoroute dans Bruxelles peut s’envisager en récupérant par exemple deux bandes sur 10 kilomètres. Le projet « Parway – E40 va dans ce sens. L’objectif étant de revaloriser l’entrée Est de la ville par la transformation de l’autoroute en boulevard urbain via une réduction du nombre de bandes de circulation et par la création d’un nouvel espace public. Il en est de même pour la reconversion envisagée du viaduc Hermann Debroux en boulevard urbain. La berme centrale de l’avenue Franklin Roosevelt peut aussi offrir un vaste espace d’innovation paysagère agricole.

Au niveau du bâti, de nombreuses pistes alternatives sont possibles. L’insertion d’espaces de « ville agricole » devrait être envisagée lors de la réhabilitation d’immeubles et dans les nouvelles infrastructures qui pourraient être aussi des lieux de rencontre intergénérationnels. Il est important de rester vigilant quant à l’idéologie des « tours iconiques » qui menacerait de reconvertir les parcs et espaces verts délaissés en faire valoir de l’habitat verticalement surdimensionné ; une nouvelle vision fonctionnaliste de la « ville agricole » proposerait de reconvertir de manière « utile » le patrimoine hérité de l’âge d’or. Il est donc essentiel que le souci de mettre en place une « ville agricole » ne soit pas un avatar de plus dans cette évolution.

La qualification de ces nombreux espaces publics renforcerait ainsi la continuité des paysages et des nombreux parcs hérités de la politique urbaine du XIXe Siècle. Il s’agit donc d’insérer la ville agricole dans les multiples dimensions d’une architecture et d’un urbanisme apaisants et inclusifs.


Tunnel du cinquantenaire. © Marius Oprea

La transition écologique en marche à Bruxelles

En réalité, cette transition semble déjà en marche à Bruxelles. Il y a une multitude de paysages citoyens dédiés à l’agriculture urbaine. Par exemple, la Cressonière royale de Bruxelles, les occupations maraîchères des friches ferroviaires, les parcelles agricoles du projet BoerenBruxsel Paysans, et enfin les nombreux jardins partagés parsemés dans les différentes communes… Il existe ainsi plusieurs centaines de projets d’agriculture urbaine à Bruxelles.
Autant de lieux qui apportent de la qualité de vie, du bien-être et qui de plus participent à l’amélioration de la température ambiante toujours plus chaude dans les villes.
Le projet BoerenBruxsel Paysans repose sur une vision intégrant la filière de l’alimentation durable. Elle implique la transition de nos systèmes alimentaires : production, transformation, distribution et consommation. Cette conception, à condition de ne pas être réduite à une unique fonction alimentaire, pourrait contribuer à recréer de nouveaux paysages et se généraliser à l’ensemble des espaces publics verts cités. Cette vision prospective serait ainsi le grand chantier de la transition écologique à venir pour Bruxelles.

Jean-Philippe Peemans

Kim De Rijck