"Les bouquets énergétiques territoriaux au cœur de la transition énergétique" par Bernadette Mérenne-Schoumaker

Nos "Cartes Blanches" donnent la parole à des personnalités faisant référence dans nos domaines de prédilection.
Nous entamons notre série de cartes blanches avec Mme Mérenne-Schoumaker.

Les bouquets énergétiques territoriaux au cœur de la transition énergétique

Prof. B. Mérenne-Schoumaker
Vice-Présidente de la Maison de l’Urbanisme de la région liégeoise

L’énergie est au centre de nombreux débats impliquant de loin ou de près les aménageurs, les urbanistes et autres concepteurs ou gestionnaires des territoires. La consommation d’énergie est en effet plus influencée par la répartition des hommes et des activités dans l’espace, donc des espaces habités et de leur organisation interne, que par les constructions elles-mêmes.

Aborder le problème énergétique sous l’angle de la demande est sans conteste essentiel car les enjeux économiques, sociaux et environnementaux du futur de l’énergie impliquent en premier lieu, dans nos pays développés, de réduire drastiquement cette demande en évitant toutes les consommations inutiles et en économisant sur chaque poste au maximum. Or chacun sait que les densités comme la mixité des fonctions ou encore une organisation des territoires à partir des pôles et des réseaux de transport permettent de façon préventive de réduire les flux, les distances parcourues et même les coûts de chauffage. Consommer mieux tout en consommant moins passe donc par des actions en termes d’aménagement du territoire et d’urbanisme(1).

Mais il faut aussi s’intéresser à l’offre et rechercher la meilleure adéquation offre-demande. D’où l’intérêt d’un nouveau concept : le bouquet énergétique. De quoi s’agit-il ? Sauf exception, les besoins énergétiques du futur ne pourront être couverts que par une combinaison de ressources fossiles et renouvelables ou mix énergétique. Ce mix dénommé bouquet énergétique est bien sûr contraint, d’une part, par la raréfaction des énergies fossiles d’ici à la fin du siècle forçant la mise est au point de sources d'énergies capables de les compléter à court et moyen terme et de les substituer à plus long terme et, d’autre part, par l'urgence climatique qui impose que les émissions de CO2 liées à son utilisation soient durablement réduites.

Selon Marco De Michelis, Directeur des Relations institutionnelles et de la communication de l’IFP Energies nouvelles(2), installer un mix énergétique raisonné et durable suppose d'importants efforts de recherche et d'innovation selon deux grands axes : améliorer d'ores et déjà, sans attendre, les technologies actuelles de transformation et d'utilisation des énergies fossiles (en termes d’efficacité et en les rendant plus propres) et engager des actions de plus long terme qui produiront des ruptures importantes en matière de diversification des sources d'énergie et de réduction des émissions de CO2 (sources d’énergies bas carbone et technologies de transformation, d'utilisation et de stockage elles-mêmes "propres", économiquement et socialement acceptables).

Si ces actions ne peuvent être menées qu’en fédérant les efforts internationaux et en favorisant des transferts Nord-Sud, la notion-même de bouquet énergétique doit par contre différer d’un lieu à l’autre en fonction des ressources du sous-sol, des conditions climatiques, des potentialités des milieux (forêts, cours d’eau, terrains disponibles pour des activités énergétiques), de la concentration ou de la dispersion de la population et des activités, des ressources financières ou technologiques et sans doute de la conscientisation et de l’implication des populations… Mais à quelle échelle spatiale faut-il travailler ?

C’est une question pertinente à laquelle on réfléchit encore trop peu car les inventaires territoriaux des potentialités énergétiques sont encore rares (sauf peut-être en matière de l’éolien) et quand ils existent, ils le sont généralement à l’échelle des entités administratives (pays, régions…), entités qui ne sont pas nécessairement les échelles les plus pertinentes. Par ailleurs, les principaux acteurs énergétiques et en particulier les producteurs et distributeurs du gaz et de l’électricité sont souvent de grands groupes qui n’ont guère intérêt à tenir compte de la diversité des situations.

Il convient donc d’inverser à notre sens la problématique en partant des territoires, de groupes d’acteurs locaux qui pourraient se fédérer à la fois pour mieux identifier les potentialités locales et régionales et définir les meilleurs mix en fonction de besoins qui devront de toute manière être eux-mêmes redéfinis en termes de modes de production (au niveau de l’agriculture et de l’industrie), de modes de consommation et des besoins en termes de mobilité. Quelle mode de vie demain ? Telle est la question qu’il faudra se poser tôt ou tard car la question du futur énergétique implique de repenser nos modes de vie et d’organisation des territoires en termes de sobriété et coopération(3). Certes l’exercice est complexe et implique de la part de ceux qui s’y livrent non seulement des compétences techniques, économiques et environnementales, mais encore une nouvelle gouvernance évitant que les intérêts des mandatés prennent le pas sur l’intérêt de leurs mandants(4). Il est sans doute plus facile à réaliser en milieu rural qu’en milieu urbain et sans doute aussi moins complexe à une échelle spatiale intermédiaire, où il existe des projets communs et une vision choisie du futur des territoires. D’où l’intérêt de placer cette réflexion en Wallonie au sein des territoires de projets ou aires de collaboration supra communales qui ont émergé depuis quelques années(5).

Références

(1) : B. Barré et B. Mérenne-Schoumaker, 2011, Atlas des énergies mondiales. Un développement équitable et propre est-il possible ?, Paris, Autrement, p. 82-83.
(2) : Le mix énergétique selon IFP Energies nouvelles, août 2012 (http://www.ifpenergiesnouvelles.fr/...).
(3) : Voir à ce sujet Modes de vie et empreinte carbone. Prospective des modes de vie en France à l’horizon 2050 et empreinte carbone, Cahiers du CLIP, n° 21, déc. 2012 (http://www.iddri.org/...).
(4) : G. Baudelle, C. Guy et B. Mérenne-Schoumaker, 2011, Le développement territorial en Europe. Concepts, enjeux et débats, Rennes, PUR, Coll. Didact Géographie, p. 32 et 63-64.
(5) : Ces territoires sont aujourd’hui regroupés au sein de la Plateforme d’Intelligence territoriale, coordonnée par l’Institut Jules Destrée (http://www.intelliterwal.net/).

Mis en ligne le 2 avril 2013