"Pour une approche de territoire en résilience" par Jean-Michel Degraeve

Nos "Cartes Blanches" donnent la parole à des personnalités faisant référence dans nos domaines de prédilection.
À cette occasion, nous vous proposons un article rédigé par M. Jean-Michel Degraeve qui nous fait réfléchir sur les conceptions actuelles du territoire.

Pour une approche de territoire en résilience

Jean-Michel Degraeve
Architecte et Consultant en Habitat

Le futur Code du développement territorial, qui remplacera l’actuel CWATUPE, prévoit le développement de périmètres U (pour urbain), définis comme des territoires à fort potentiel de centralité. La présente contribution propose quelques pistes de réflexion pour la détermination de ces périmètres.

Un cadre de vie durable

L’épuisement des ressources et les enjeux climatiques imposent la mise en place d’un cadre de vie durable afin d’enrayer la destruction de l’écosystème et de diminuer notre dette environnementale. La Wallonie s’est fixée comme objectif de réduire de 80 % à 90 % ses émissions de CO2 d’ici 2050. Cet objectif représente un sacré challenge à relever pour les décennies futures !

Dépasser les seules mesures techniques

Nous sommes aujourd’hui capables de réaliser des bâtiments énergétiquement performants dont la consommation de 50kWh/m2/an représente moins d’un quart de la consommation moyenne du bâti ancien. Même s’il nous a fallu 40 ans depuis la crise pétrolière de 1973 pour y arriver, nous pouvons nous féliciter de concevoir des bâtiments neufs qui rencontrent l’objectif que s’est fixé la Wallonie.

Cependant, malgré les investissements réalisés pour améliorer les performances des bâtiments, la consommation énergétique wallonne globale reste stable. En effet, les économies d’énergie réalisées dans les secteurs résidentiel et industriel sont annulées par le transport dont la consommation a doublé ces 25 dernières années. Cette situation est souvent résumée par l’exemple de logements passifs construits en dehors des zones agglomérées.

Une approche globale à l’échelle territoriale

Pour rendre notre cadre de vie durable, il ne suffit pas de mettre en œuvre des solutions techniques de pointe - écoconstructions et écoquartiers - sans agir sur leur contexte global. Nous devons à tout prix sortir d’une pensée cloisonnée, morcelant des décisions mises en œuvre par une diversité d’acteurs, pour enfin passer à une stratégie globale permettant la transition vers un territoire réellement durable.

Tous les spécialistes s’accordent aujourd’hui sur la nécessité de sortir de notre urbanisme de zonage. Avec sa séparation d’espaces réservés à l’habitat, aux activités et aux services, reliés entre eux au moyen de voitures individuelles, cette organisation du territoire a conduit à l’actuel étalement des zones urbanisées.

Les options urbanistiques actuelles visent à organiser le territoire autour de principes tels que la mixité fonctionnelle, la densité, la diversité de logements et de populations, la multimodalité,… Ces questions sont aujourd’hui au centre des réflexions sur l’aménagement du cadre de vie. Le concept de "périmètre U" du futur CoDT vise à concrétiser ces principes.

L’indispensable dimension humaine

Cependant, au-delà de mesures techniques et urbanistiques, les comportements des usagers ne sont pas suffisamment pris en compte dans la conception du cadre de vie. Illustrons ce constat par quelques exemples.

Les campagnes de mesure des consommations d’énergie réalisées après l’occupation de bâtiments à hautes performances énergétiques montrent que d’importants dépassements sont constatés par rapport aux performances attendues. Si certains problèmes techniques les expliquent en partie, ces dépassements sont essentiellement dus aux comportements des habitants qui ne respectent pas systématiquement les consignes de température, de ventilation, etc....

De même pour les quartiers à haute densité, certaines études montrent que les habitants de ces ensembles ont une "mobilité de compensation" qui les pousse à quitter ces quartiers le week-end, avec pour conséquence, la réduction des gains énergétiques obtenus par la forte densité. Jean Pierre Orfeuil, professeur à l’Institut d’urbanisme de la ville de Paris, a le premier défini ce principe en parlant d’"effet barbecue "pour désigner le comportement de l’habitant d’une villa en banlieue qui bouge moins le week-end car il profite de sa maison et de son jardin.

De même, et malgré les nombreuses voix qui s’élèvent contre l’étalement urbain, force est de constater qu’il se poursuit toujours aujourd’hui en Wallonie ! Les lotissements et zones commerciales continuent de s’étirer le long de nos routes. Sans analyser ici l’ensemble des causes de cette situation, elle provient en bonne partie du souhait des habitants de vivre entre ville et campagne, situation rendue possible par le niveau des prix fonciers et la facilité d’usage de voitures individuelles. Par ailleurs, remarquons que pour limiter cet étalement urbain, personne en Wallonie ne s’est attaqué aux indispensables modifications du Plan de secteur et des dérogations aux affectations définies, comme par exemple la règle de "comblement" qui permet de construire en zone agricole entre deux maisons distantes de moins de cent mètres.

Ces exemples illustrent le fait que les résultats escomptés d’aménagements durables peuvent être diminués par des conflits d’usages. Au-delà des techniques et de l’urbanisme, l’important c’est l’Homme ! Pour mettre en place un territoire durable, il s’agit de concilier urbanisme et urbanité, organisation du territoire et usages des habitants, ou pour reprendre la terminologie d’Henri Lefebvre (1), la représentation de l’espace - l’"espace conçu" des savants, planificateurs, urbanistes et technocrates - et l’espace de représentation - l’"espace vécu" d’interactions et d’usages des habitants.

Un territoire en résilience

Au-delà d’une normalisation du cadre de vie au moyen de consommations énergétiques maximales, de densités de logements à l’hectare, de mitoyennetés, etc... , il s’agit aussi de prendre en compte les désirs et les besoins des habitants.

Face à la réalité de l’étalement urbain, il est inconcevable de ne privilégier que les pôles denses ou d’hypothétiques villes nouvelles en laissant à leur sort les banlieues et les espaces ruraux au tissu lâche. Il est nécessaire de travailler l’ensemble du territoire en mettant l’humain au centre du projet et conjuguer densité et nature, urbain et rural, polarité et linéarité, individualité et solidarité,...

L’hypothèse proposée pour mettre en place cette cohérence territoriale globale est de développer une stratégie de territoire en résilience, c’est-à-dire d’organiser le territoire en valorisant ses caractéristiques actuelles pour faire évoluer les comportements des habitants. Les pistes suivantes servent de point de départ à cette proposition.

Constituer des polarités linéaires

Les questions de centralité s’approchent souvent de manière circulaire ou radioconcentrique, à l’image des villes anciennes. Cependant, cette approche n’intègre pas les actuelles réalités de mouvement et d’instantanéité, de ville éclatée, de la fin de l’opposition rural/urbain, des désirs d’individualisation et d’espaces verts des habitants.

Une alternative consiste à organiser le territoire à partir de polarités linéaires. Celles-ci relieraient les grands équipements et services publics, les centres commerciaux, écoles, équipements culturels, …. Sur ces axes structurants, la densité d’habitat serait renforcée tout en conservant une proximité avec des espaces verts. La circulation automobile y serait progressivement réduite en donnant la priorité aux transports en commun et aux mobilités alternatives : navettes de bus, vélos et transports électriques en libre-service, etc …

Ces polarités linéaires seraient d’intensités variables selon leurs situations - ville centre, banlieue, zone rurale - et leurs échelles limitées pour respecter les caractéristiques locales et permettre une adaptation progressive des comportements des habitants.

De bons exemples de stratégies linéaires d’intervention sur le territoire sont les requalifications urbaines des villes françaises autour des lignes de tram ou de bus à haut niveau de service.

Former un réseau réticulé

Ces polarités linéaires seraient réticulées par des liaisons devenant progressivement les axes structurants l’ensemble du territoire. Ces liaisons seraient définies à l’échelle des bassins de vie, car seul le maillage de différentes polarités locales permet d’atteindre la masse critique nécessaire à la rentabilité des équipements et services existants.

Aux terminaisons de ces liaisons, et à intervalles réguliers sur leurs tracés, des lieux d’intermodalité conviviaux seraient aménagés. Outre les aménagements techniques - halte pour transports en commun, système de voitures partagées, location de vélos, recharge de transports électriques, … - des développements technologiques spécifiques y seraient développés pour améliorer la complémentarité entre les différents moyens de transport : bornes d’informations, mise en contact de l’offre et de la demande de déplacements, etc...

Incorporer la dimension temporelle

Ce principe de polarités linéaires réticulées constitue une "urbanité en progression" qui ne cherche pas à tout agréger et tout définir. Il s’agit plus d’une organisation du vide autour d’axes permettant une adaptation continue du territoire aux évolutions de la demande. Chantier ouvert, cette mise en place progressive permet de travailler en souplesse, d’additionner les moyens disponibles tout en laissant de la place pour de nouveaux développements technologiques.

N’oublions pas que si la nécessité de réduire la consommation des bâtiments a débuté avec la crise pétrolière de 1973, personne n’imaginait à cette époque les développements technologiques qui permettent aujourd’hui de concevoir des bâtiments "zéro énergie".

Mettre en œuvre un urbanisme négocié

Enfin, pour sortir de notre urbanisme planificateur et passer à cet urbanisme de stratégies, nous devons faire évoluer nos outils réglementaires vers un urbanisme négocié afin que les mesures matérielles mises en œuvre ne soient pas contrecarrées par des conflits d’usages.

Il s’agit pour cela de sortir d’un cadre réglementaire normatif de plans et règlements et prendre en compte les besoins des usagers de sécurité, d’orientation, de présence de verdure, de désir d’individualisation,… Notre code civil est un bon exemple de ce droit négocié qui fixe une règle d’application par défaut tout en permettant de sortir de la règle moyennant l’accord des parties.

En conclusion, ces quelques pistes de mise en résilience du territoire constituent une première réflexion en vue d’un débat collectif sur ces sujets. Insistons toutefois sur l’urgence de ces discussions afin de rencontrer nos objectifs de réduction d’émissions de CO2 d’ici 2050 et assurer la survie des générations futures.

Référence

(1) : Henri Lefebvre, La production de l'espace, Ed. Anthropos, Paris.

Mis en ligne le 5 septembre 2013