"Quelle PEB pour nos constructions ?" par Laurent Minguet

Nos "Cartes Blanches" donnent la parole à des personnalités faisant référence dans nos domaines de prédilection.
À cette occasion, M. Laurent Minguet nous parle de la "performance énergétique des bâtiments" (PEB).

Quelle PEB pour nos constructions ?

Laurent Minguet
Membre de l'Académie Royale de Belgique

L’intention était bonne…

Il y a 20 ans déjà, une directive européenne a fustigé la consommation énergétique des bâtiments et leur production associée de C02, gaz à effet de serre (93/76/CEE).

En 1996, elle a été transcrite dans les textes régionaux donnant lieu notamment aux coefficients de conductibilité thermique maximum (Umax) d’une enveloppe ou de cloisons intérieures, donnant lieu parfois à des mesures ineptes (1).

En 2002, une nouvelle directive vise à limiter encore la quantité d’énergie primaire consommée par les bâtiments. En 2010, la dernière directive dite RECAST (2010/31/EU) doit encore faire l’objet d’une transposition en Wallonie, en retard chronique par rapport aux deux autres régions du pays.

La directive RECAST précise que les efforts pour améliorer la PEB d’un bâtiment doivent se situer à l’optimum économique. En clair, il faut limiter le coût du kWh économisé au coût du kWh consommé auquel on peut ajouter celui du CO2 estimé à 25 €/tonne.

En outre, la directive précise que les bâtiments feront appel à une large part d’énergie renouvelable pour satisfaire leur consommation énergétique, sans préciser si la large part se situe dans une minorité significative, une majorité simple ou qualifiée ?

Mais des paradoxes apparaissent !

Il découle de la première règle que des typologies différentes de bâtiments devraient avoir des objectifs différents de consommation par mètre carré. En effet, un appartement au sein d’un immeuble consommera moins qu’une maison unifamiliale 4 façades par nature moins compacte. En étudiant des bâtiments types selon la méthodologie européenne, l’optimum économique conduira à une consommation plus élevée pour une maison 4 façades, de l’ordre de 4 litres équivalent mazout par m2 par an, alors qu’il se situe plutôt sous les 3 l/m2/an pour un appartement.

La Flandre a poussé les calculs en étudiant pas moins de 150 bâtiments types alors que de moins bons élèves de la classe européenne se sont contentés d’un seul voire n’en n’ont pas étudié du tout, mais se sont fiés à leur idéologie comme à Bruxelles qui a d’emblée imposé le label passif – 1,5 l/m2/an – quel que soit le type de bâtiment même en cas de rénovation lourde. Il faut savoir qu’atteindre les critères passifs pour un bâtiment existant est quasi toujours plus cher que de le raser et de le reconstruire. Cela revient donc à mettre à zéro la valeur du patrimoine immobilier tout entier.

Le mieux est l’ennemi du bien

Non content d’imposer une norme trop stricte et trop coûteuse, on a cru bon de traîner les boulets administratifs antérieurs qui limitent en tout point la conductibilité thermique de l’enveloppe ce qui n’a plus de sens dès lors que la PEB légale du bâtiment est atteinte (2).

Trop de normes, surtout irrationnelles, métamorphosent l’architecte pour le muter en gratte-papier stérile, obligé de frustrer ses clients dans leurs choix. Si le maître d’ouvrage rêve d’une grande baie vitrée, il traînera le surcoût du triple vitrage ou d’une isolation accrue du mur pendant les 20 ans de l’emprunt hypothécaire. Si son budget est limité, il devra diminuer la taille globale de l’ouvrage.

Si le but ultime de ces contraintes permettait de lutter plus efficacement contre les changements climatiques, les contraintes individuelles seraient justifiées par le progrès collectif.

Mais dès lors qu’on s’écarte de l’optimum économique, on galvaude les moyens individuels de l’objectif collectif qui veut les optimiser pour maximiser la performance de l’ensemble du parc et non de quelques bâtiments exemplaires isolés (3).

L’enjeu est d’ailleurs chimérique car le parc existant va dominer pendant des décennies par rapport au parc des nouveaux immeubles. Il est plus important de diminuer la consommation des bâtiments énergivores que de fixer des règles extrêmes pour les seuls bâtiments neufs.

Enjeu énergétique versus enjeu social

La bonne politique serait de réduire la consommation de tous les bâtiments en commençant par les investissements les plus vite amortis. Par exemple, si isoler le toit d’une vieille maison est récupéré en 3 ou 4 ans, il faut d’abord isoler tous les toits plutôt que d’imposer le remplacement du vitrage simple par du double qui, contrairement à une idée reçue, se rentabilise sur plus de 10 ans, voire plus de 15 ans.

La lutte contre les changements climatiques ne se gagne pas en serrant de plus en plus la vis des normes de la construction qui devient de plus en plus chère en réduisant l’accès au logement pour une grande partie de la population. C’est ce que la directive européenne tente de dire aux États membres.

Mais l’Europe peut aussi se tromper…

Par contre, l’Europe se trompe sur trois points essentiels.

Elle oublie complètement de tenir compte de l’énergie grise, celle contenue dans les matériaux. Peu importe qu’on isole avec de la mousse de polyuréthane ou du carton floculé. Peu importe que certains matériaux émettent beaucoup de gaz à effet de serre et consomment beaucoup d’énergie pour leur conception. On n’en tiendra pas compte. Pourtant plus on isole, plus on augmente la quantité d’énergie grise.

Une autre erreur est de ramener le calcul de PEB sur la consommation d’énergie par mètre carré plutôt que de considérer la consommation du logement par habitant. Si une personne seule habite une maison passive de 300 m2, elle consommera davantage qu’un membre d’une famille de quatre personnes habitant un appartement de 100 m2 quel que soit son niveau d’isolation.

Enfin, la directive ne tient pas compte des consommations générées par la localisation de l’habitation. Une maison passive au milieu de la campagne va souvent nécessiter l’emploi quotidien d’un véhicule par habitant. La consommation évitée dans le chauffage ne compensera pas l’augmentation de la consommation due à la mobilité.

Des paradoxes… et des incohérences !!!

Pour consommer globalement moins, mieux vaut regrouper plusieurs habitants dans un immeuble de taille réduite en ville. Aucune directive, aucune loi, aucun décret n’a encouragé ce mode de vie sobre par des incitants fiscaux, ni n’a dissuadé les mauvaises pratiques par des taxes. Au contraire, beaucoup de nouvelles constructions de la lointaine banlieue ont reçu des primes pour la seule performance énergétique calculée au mètre carré.
Qui est responsable de ces incohérences ? Pourquoi les maintient-on ? Pourquoi s’apprête-t-on à les renforcer ? Sans doute reconnaîtra-t-on la marque des lobbys des fabricants de matériaux de construction. Une augmentation de la performance par mètre carré démultiplie la quantité de matériaux qui seront écoulés dans le marché. Le label passif double l’isolation des cloisons par rapport à l’optimum économique. On retrouve donc des représentants des fabricants au sein des asbl qui font la propagande de ce label.

Sans doute certains écologistes ou politiciens sont-ils fascinés par le mythe d’un logement qui ne consomme pas d’énergie. Ceux-ci ont cependant perdu de vue que si la performance énergétique est impayable, elle ne rencontre pas l’objectif social d’offrir à chacun un logement décent. En martelant un slogan, on oublie la réalité : construire un mètre carré coûte cher, d’autant plus cher qu’on y ajoute des contraintes élevées.

Le progrès ne consiste certainement pas à aller toujours plus loin, plus haut, plus fort, plus grand ou plus vite. Il repose sur les règles élémentaires de l’économie : l’optimisation de nos moyens pour satisfaire un maximum de besoins, pour tous.


Références

(1) : http://www.lapebenquestion.blogspot.be/...
(2) : http://www.lapebenquestion.blogspot.be/...
(3) : http://www.lapebenquestion.blogspot.be/...

Mis en ligne le 3 juin 2013