Pieds-nus et espaces publics...

Vers une rencontre symbiotique !

Stress, dérèglements climatiques et écologiques, manque de sens,… L’être humain aspire à de plus en plus de paix intérieure et de sentiment d’unité avec ce qui l’entoure… Plus qu’un mouvement, les "barefooters"(1) recherchent cette connexion perdue à la Terre, leur permettant de se sentir à nouveau en relation avec elle et eux-mêmes. À l’heure où l’archiborescence a déjà bousculé nos imaginaires, l’aspiration d’une vision plus symbiotique entre le piéton et l’espace public émerge également…

Nouvelle tendance ? Nouvelle thérapie ? Nouveau besoin ? Pas si sûr…

Marcher pieds nus a toujours été dans l’ADN de l’être humain, faisant partie de ses besoins fondamentaux, participant à garantir son équilibre physique, émotionnel et mental. Vous l’aurez compris, la nature est bien faite, et a tout prévu pour garantir la bonne santé de l’être humain.

Cette connexion à la Terre offre de nombreux bienfaits à l’humain, dont notamment : diminution de l'anxiété et du stress, décharge de l'électricité accumulée lors de l'utilisation d'appareils électriques ; amélioration de la posture, du fonctionnement des organes et du système immunitaire, du développement du cerveau, de l’équilibre, de la proprioception, des cycles circadiens, du sommeil, de la circulation sanguine et lymphatique ; diminution des inflammations et des douleurs chroniques ; renforcement et étirement des muscles, des tendons, des ligaments des membres sollicités et absorption de l'énergie de la Terre.

Avec l'avènement de la chaussure — certes bien utile dans certaines situations — nous perdons les bénéfices de la marche pieds nus dont ont bénéficié nos ancêtres durant des milliers d’années. Et si nous trouvions un nouvel équilibre afin de profiter à nouveau de tous ces bienfaits ?

À l’heure des dérèglements climatiques. Nous nous trouvons face à de nouveaux défis. Notamment la nécessité de créer en masse de nouvelles infrastructures favorisant la mobilité douce, dont celle dédiée aux piétons ! Voilà donc une belle occasion à saisir pour repenser nos pratiques de marche !

L’émergence de mouvements et pratiques toujours plus nombreux.ses prônant lenteur, centrage, simplicité, respect, tels le mouvement "Slow" et ses "Slowcities", la Simplicité Volontaire, le mouvement de la "Transition", la Méditation et le Yoga, la Marche Pieds-Nus (ou "Barefooting" en anglais) pour n’en citer que quelques-un.e.s sont en pleine effervescence. Tout autant de mouvements reflétant depuis plusieurs décennies le besoin grandissant qu’à l’individu à trouver plus de bien-être, de liberté, de sens et d’harmonie avec lui-même, l’autre, son environnement et plus globalement, la Terre !

Alors que dans certains pays d’outre-mer, marcher pieds nus est monnaie courante, en Europe, il semblerait que la chaussure ait pris l’avantage… et pourtant… En Allemagne, près de 200 000 marcheurs se lancent chaque année pieds nus sur les sentiers d’un des plus grands parc du pays, au cœur de la Forêt-Noire, à Dornstetten.

En Belgique, plus d’une dizaine de sites d’initiation et de redécouverte de la marche pieds nus ont éclos, rappelant au belge les différentes sensations que le pied est susceptible de ressentir une fois libéré de son corset de cuir. Une belle occasion de se reconnecter à ses sensations premières en l’aidant à redécouvrir les plaisirs et nombreux bienfaits de la marche à pieds nus.

Plus qu’une sensation de liberté retrouvée, cette pratique est une invitation à une observation du moment présent, comme une sorte de méditation dynamique.

Une fois retrouvées, ces sensations deviennent presque, pour ne pas dire, carrément nécessaires et recherchées par les pratiquants réguliers (consciemment ou inconsciemment d’ailleurs), que l’on soit en ville ou ailleurs ! Un nouveau besoin émerge, refait surface, une nouvelle hygiène de vie, permettant à l’individu de combler un peu plus son besoin de connexion avec l’essence même de la vie.

Les concepteurs des espaces publics cherchent en permanence à créer des lieux de vie qui soient plus fonctionnels et plus agréables, permettant la détente, la rencontre et le jeu notamment.

Même si marcher pieds nus est possible presque partout, les espaces publics n’y invitent néanmoins pas forcément le piéton, autant à cause des matériaux utilisés que par leur design.

Or, en favorisant la marche pieds nus, un espace public bien conçu pourrait influencer positivement la santé physique, mentale et émotionnelle des citoyens.

Place à de nouveaux imaginaires…

Les chemins, parcs et promenades réflexologiques par exemple (photos 1 à 4) invitent à plus de découvertes proprioceptives des lieux : variations de pressions (2), différences de températures, de nuances de textures, d’aspérités, de duretés du sol, de densités, de pentes de terrains ; auxquels sont sensibles les milliers de capteurs sensitifs (plus de 7 200 terminaisons nerveuses) présents sous nos plantes de pieds.

De nouveaux imaginaires ajouteraient alors à l’espace public une nouvelle fonctionnalité, un nouvel objectif, invitant l’individu à ne plus faire qu’un avec les lieux traversés, en connexion continuelle et directe avec eux, permettant la rencontre "peau/matériaux/textures/éléments" entre le piéton et l’espace et créant plus d’unité et de symbiose entre l’homme et son environnement… Se déplacer d’un point à un autre permet alors de jouir du plaisir d’une rencontre avec le terrain foulé redevenue “consciente” et invitant à l’élargissement de notre champ d’expérience.

L’espace public se transforme alors en une extension de l’individu, une partie de lui-même qui, comme ses propres organes, l’aide à le maintenir en vie, à faire pleinement l’expérience de son corps, de son espace, de ce qu’il est… un être vivant, une partie de la nature ! Plus épanoui et en meilleure santé, l’individu peut alors œuvrer, d’un meilleur potentiel, à rendre notre terre plus équilibrée et vivante. À l’instar de l’économie circulaire où tout est ressource, l’espace public donnerait alors à son tour au piéton, l’opportunité d’entretenir une "hygiène de vie circulaire" en devenant ce que l’être humain recherche au plus profond de lui-même… épanouissement !


Photo 1 : exemple de chemin réflexologique avec galets rapprochés favorisant une stimulation plus unifiée et fluide de la plante de pied.


Photo 2 : exemple de chemin réflexologique où les galets sont plus distants.


Photo 3 : escalier réflexologique extérieur.


Photo 4 : escalier réflexologique intérieur.

En ville… quels types de matériaux utiliser ?

Une fois ce nouvel imaginaire en place, vient la question des matériaux à utiliser que l’on soit en ville, en forêt ou à la campagne. Bien souvent, ces derniers ne sont pas adéquat, et ce, même pour les piétons chaussés (photos 5 et 10).

On évitera autant que possible les matériaux parfaitement lisses. En effet, plus un matériau est lisse, plus il est glissant, et ce d’autant plus lorsqu’il est mouillé et/ou placé sur une pente (photo 6) ; rendant la marche à pieds nus (ainsi que chaussée) très dangereuse, voire impraticable de manière fluide et forçant le piéton à trouver d’autres chemins pour arriver à destination ou à devoir se mouvoir avec très grande précaution.

De plus, un matériau lisse offre un contact plein avec la plante du pied. Sa température (chaude ou froide) se diffusera alors plus fortement à travers la plante du pied. Par températures extrêmes, cela peut se révéler difficilement supportable. À l’heure du réchauffement climatique, cet angle de vue sera définitivement à prendre en considération.

Dans la nature, on ne trouvera d'ailleurs que très rarement des endroits totalement plats. L’être humain étant naturellement programmé pour fouler des paysages accidentés.

On privilégiera des matériaux présentant du relief et une couleur claire. Les matériaux accrocheurs, rugueux, granuleux évitent la glissade et/ou la perte d’équilibre par temps de pluie ; favorisent une meilleure motricité rendant la marche plus agréable et naturelle ; garantissent une surface de contact moindre avec la plante de pied et donc, une meilleure dispersion de la température du matériau et enfin, avantage non négligeable, offrent un massage de la plante du pied.

Idéalement, les surfaces privilégiées (non recouvertes de peinture) seront principalement donc le sable, l’herbe, la terre, le béton, la brique et le carrelage, garantissant tous une meilleure connexion à la terre avec les avantages précités y étant liés. Celles à proscrire étant l’asphalte, le plastique, le caoutchouc ou assimilés.

On évitera également ce qui ne serait pas rencontré naturellement dans la nature, tels des longs chemins ayant été recouverts intégralement de gros cailloux pointus.

Réflexion : Les pelouses en ville… textures préférées des Barefooters ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les pelouses en ville ne seront pas forcément les plus appréciées des "Barefooters". En effet, le danger de marcher sur des déjections canines, capsules de bouteilles ou autres objets coupants, chardons ou herbes dures fraîchement coupées y est légion et pas toujours visible.


Photo 5 : revêtements lisses et glissants (à droite) poussant le piéton à trouver d’autres itinéraires moins glissants par temps de pluie (pavés à gauche par exemple ou même parfois l’asphalte destiné aux voitures). © Fabrice Delrée


Photo 6 : pavés lisses glissants en pente. © Fabrice Delrée


Photo 7 : à gauche un carrelage lisse, à droite un carrelage légèrement granuleux permettant une meilleure accroche et motricité. © Fabrice Delrée


Photo 8 : escaliers et dalles (entre les deux rangées d’escalier) lisses très glissant.e.s par temps de pluie. © Fabrice Delrée


Photo 9 : pavés lisses mais suffisamment difforme que pour pouvoir permettre au pied de s’y agripper par temps de pluie. Leurs vallonnements permet également d’apporter un agréable sensation de massage au niveau de la plante de pied. Par contre, moins fluide pour les vélos. Ce type de pavé sera à privilégier pour les piétons. © Fabrice Delrée


Photo 10 : en bas, pavés granuleux permettant une meilleure accroche du pied et une meilleure dispersion de la température au niveau du pied. En haut, pavés lisses et glissants par temps de pluie avec plus forte diffusion de la température au contact avec le pied. © Fabrice Delrée

Quelles adaptations possibles en Forêt ou à la Campagne ?

Marcher sur un beau chemin de terre procure des sensations de plaisir inégalables.

Même si on penserait peut-être plus avoir recours à des chemins ou promenades réflexologiques en ville, ceux.celles-ci sont également envisageables en Forêt. Le "Barfuss Park" à Dornstetten en Allemagne en est le parfait exemple (photos 11 à 15). On remarquera l’importance de permettre au randonneur d’avoir le choix entre deux types d’expériences sensitives sur un “même” chemin, permettant au marcheur de choisir quelle surface il préfère expérimenter selon son ressenti et/ou besoin du moment.


Photo 11 : chemin de terre sans ajout de pierres.


Photo 12 : zone d’expérience sensitive sur des pommes de pin.


Photo 13 : deux passages possibles. À gauche, un passage sur la terre, à droite sur un escalier en bois. © Lorenz Kerscher


Photo 14 : chemin à deux choix, permettant au randonneur d’expérimenter l’un ou l’autre selon son besoin/ressenti. À gauche, une expérience sensitive plus rocailleuse (vous remarquerez que les pierres sont arrondies pour permettre une expérience plus douce que si elles étaient pointues). À droite, un chemin de terre sans pierres.


Photo 15 : séparation de deux expériences sensorielles, en pente.

Le saviez-vous ?

Il sera intéressant de remarquer que notre humeur, notre niveau d’énergie et/ou de fatigue, la température extérieure (chaud / froid) ou encore le temps (vent, pluie, soleil, …), sont autant de facteurs ayant un impact sur notre niveau de sensibilité par rapport au type de matériau rencontré. En règle générale, un pied nu en bonne santé (où la circulation sanguine circulera bien) préférera ou rechercha, (presque) toujours, une surface plus ou moins rugueuse à une surface lisse pour ces qualités de stimulations agréables et permanentes ainsi que d’une température plus adéquate. Un pied moins habitué et ayant une moins bonne circulation sanguine par contre, pourrait être plus sensible en hiver sur des surfaces plus rugueuses, le froid ne permettant pas complètement à la plante de pied de bien se dilater et dès lors, d’en apprécier ces qualités. Néanmoins, plus la marche pieds nus sera pratiquée, plus la circulation sanguine, notamment, s’améliora et plus les stimulations seront agréables et recherchées.

De concepteur à thérapeute et créateur de changement culturel…

La marche pieds nus est pour celui qui le pratique régulièrement, voire quotidiennement, une hygiène de vie… Plus qu’une libération pour le pied lui-même, c’est le corps tout entier qui en profite aussi bien aux niveaux physique, émotionnel, que mental.

Imaginer l’urbanisme en privilégiant voire, incitant le vivre pieds-nus au sein des espaces publics, devient tout doucement une réalité aux quatre coins du monde. Des réalisations (même si encore trop peu nombreuses) voient le jour petit à petit et attirent des piétons de plus en plus nombreux.

Le concepteur de l’espace public peut alors devenir ce nouveau thérapeute, invitant et incitant le piéton à expérimenter le vivre pieds nus n’importe où, l’autorisant à vivre un nouveau mouvement culturel reconnu alors par la société.

Les concepteurs des espaces publics ont dès lors bien leur rôle à jouer pour aider l’être humain à plus de détente, de santé, et d’intériorité, lui permettant de vivre une rencontre plus symbiotique et bienfaitrice avec son environnement extérieur et… intérieur. L’être humain peut alors redécouvrir les sensations originelles de la marche avec tous les bienfaits qui s’y rapportent grâce à la mise à disposition d’expériences sensorielles intégrées aux espaces publics de nos villes, forêts et campagnes.

Fabrice Delrée
Barefooter — Accompagnateur et Facilitateur de Transition

Article paru dans le Cahier de l'Espace Public n°33 (mars 2020) et mis en ligne dans cette rubrique le 19 mars 2020.

(1) "marcheurs pieds nus" en anglais.
(2) On remarquera que les écarts entre les matières stimulantes ont un impact direct sur la profondeur du massage procuré au pied ainsi que sur la rapidité et/ou la fluidité de la marche. Plus les points d’appuis seront écartés (photo 2), plus la stimulation sera forte (le pied ayant moins de points d’appui pour répartir son poids).