S'asseoir dans l'espace public

L’espace public est un lieu de transit que chacun emprunte lors de ses déplacements quotidiens. C’est aussi un lieu de flânerie, voire de pause, où peuvent se mêler introspection et interactions sociales. Dans ce cadre, mobilier urbain, escaliers, ou autres appuis de fenêtre occupent des fonctions essentielles.

© Brett Sayles

Nous avons tous en mémoire des instants marquants, vécus ou fictifs, auxquels le banc public a servi de décor. Ce n’est pas sans raison, celui-ci, symbole du lieu de rencontre, peuple notre imaginaire collectif. Que ce soit avec des proches ou de parfaits inconnus, le banc favorise l’interactivité. Comme l’a écrit le sociologue et urbaniste Jean-Paul Alain : "Pouvoir s'asseoir est l'expression d'une ville aimable".

Les lieux invitant au séjour peuvent prendre d’autres formes que le mobilier urbain, marches d’escalier, appuis de fenêtre ou bacs à fleurs peuvent être détournés afin de s’asseoir plus ou moins confortablement. En effet, ces installations remplissent toutes une fonction de mobilité. Elles rendent un service essentiel à certains usagers de l’espace public, notamment les personnes à mobilité réduite, en permettant leur déplacement.

Les activités permises par ces lieux de séjour sont en réalité très nombreuses. On peut s’y reposer, se restaurer, se socialiser, attendre, observer, lire, travailler, rêvasser, etc. L'Atelier des espaces publics de Lille Métropole va jusqu’à caractériser les bancs et fait la distinction entre le banc-plaisir, destiné en premier lieu à offrir un espace de détente et/ou de contemplation, le banc-attente qui sert à offrir une assise le temps qu’un transport arrive - l’arrêt de bus étant l’exemple le plus évident - et le banc-relais, placé sur le parcours des piétons pour permettre à ceux qui le désirent d’effectuer une pause.

Le mobilier peut dès lors encourager une activité plutôt qu’une autre. La conception de celui-ci est une opération éminemment politique qui va influencer le comportement des citoyens. L’absence de mobilier dans certains lieux publics, est également explicite quant au message véhiculé par les autorités.

La manifestation la plus équivoque de cette manœuvre est les dispositifs anti-SDF. Par ce biais, un acteur public ou privé décide sciemment d’empêcher la pratique d’une activité, avec pour objectif principal l’exclusion d’un certain type d’usagers. Afin d’évincer les sans-abris, certains espaces publics sont délibérément dépourvus d’espaces de séjours. En plus de l’aspect cynique de ces pratiques, l’ensemble des usagers de l’espace public en fait les frais. L’espace public perd alors une de ses fonctions essentielles et se restreint à un lieu de traverse vidé de toute hospitalité.

Dans le même ordre d’idée, certains sont allés jusqu’à dévoyer le banc public de sa substance originelle en le privatisant. En effet, le designer allemand Fabian Brunsing a conçu un banc public "payant". Celui-ci requiert une contribution de 50 centimes pour s’y installer, sans quoi les pics qui le garnissent rendront l’assise quelque peu douloureuse. L’objectif évoqué est d’empêcher certaines personne d’accaparer le banc pour une longue durée.


Un banc public "payant" pour éviter l'inconfort des pics en métal. © Fabian Brunsing

Afin de rendre au mobilier urbain toute sa quintessence, une série de recommandations ont été formulées par "The city at eye level". Parmi celles-ci : le mobilier doit éviter les lieux ternes, et très minéralisés et se placer face à l’activité sociale. Le dispositif en lui-même doit être confortable et doté d’un dossier. L’esthétique doit être accueillant et offrir une plus-value à l’espace public, elle ne doit cependant pas prendre le pas sur la convivialité et le confort du dispositif. Le matériau utilisé est également essentiel, le bois reste la valeur sûre. En effet, chaleureux et commode, il convient à toutes les températures à l’inverse de matériaux comme le métal qui deviennent inutilisables lors de fortes chaleurs. La largeur du mobilier doit également être choisie pour favoriser l’interaction, plus de 3 mètres de préférence, sans quoi certains ressentent un inconfort à s’asseoir au côté d’un inconnu.

Le fait de pouvoir s’asseoir dans l’espace public apparaît de prime abord comme une simple question de confort, pourtant les fonctions que recouvre cet acte sont essentielles à la vie de l’espace public. Une réflexion approfondie doit avoir lieu au sein de chaque espace partagé avec pour priorité l’inclusion et non l’exclusion.

Fabian Massart

Sources :
- "Le mobilier de repos - Les bancs publics", par Nantes Métropole
- "Le banc-relai - Préconisations pour un développement de l'implantation ds bancs dans l'espace public métropolitain", par L'Atelier des espaces publics de Lille Métropole
- "Quand la ville invite à s'asseoir : Le banc public parisien et la tentation de la dépose", par Michèle Jolé
- "S'asseoir dans l'espace public : Panorama autour du séjour urbain", par Mathieu Pochon et Thomas Schweizer

Mis en ligne le 9 novembre 2020