L’artificialisation des sols, un processus gravé dans le marbre ?

Alors que la Wallonie a annoncé sa volonté de cesser l’artificialisation de ses sols à moyen terme, il est intéressant de revenir sur ce procédé clivant dont les implications concernent l’ensemble de la politique régionale d’aménagement du territoire.

En préambule, il est nécessaire de définir ce que l’on entend par « artificialisation des sols ». En effet, au sein de ce paradigme, se côtoient les concepts d’urbanisation, d’imperméabilisation, d’étalement urbain, etc. qui possèdent tous des spécificités. De plus, les définitions sont débattues, chacun apportant ses nuances. Dans le cas présent, l’artificialisation désignera "un changement dans l’"utilisation" du sol au profit de fonctions dites "urbaines" (habitat, activités économiques, etc.)"(1).

La Wallonie a depuis les années 1980 connu une artificialisation considérable de son territoire qui a profondément bouleversé son paysage. Alors qu’en 1985, 1 260 km2 de terrains avaient été démis de leur état forestier ou agricole, en 2019, leur surface s’élevait à 1 799 km2 (soit approximativement 10,6 % du territoire wallon). L’essentiel de cette évolution s’explique par la croissance des terrains résidentiels, même si d’autres usages comme les services publics et équipements ainsi que l’industrie et l’artisanat y ont également participé.

Deux principaux facteurs expliquent cette tendance : la croissance du nombre de ménages et le desserrement résidentiel. En effet, plus que la croissance démographique (+12 % entre 1990 et 2019), la croissance du nombre de ménages privés (+23 % sur la même période) a créé une demande en logement qu’il a fallu satisfaire. D’autre part, le prix attractif du foncier et les parcelles de plus grandes superficies ont convaincu les Wallons d’accorder leur préférence à des terrains à l’écart des centres urbains.

La dynamique qui fut à son apogée dans les années 90 connaît depuis un ralentissement, notamment en raison d’une production de logements plus parcimonieuse dans l’utilisation du sol. Le gouvernement wallon souhaiterait que cette tendance se poursuive puisqu’il a formulé l’objectif d’un "stop au béton" pour 2050. Et pour cause, l’artificialisation des sols est responsable de nombreux désagréments sociaux et environnementaux auxquels il serait opportun de mettre un terme. En effet, elle participe largement à la dégradation et l’imperméabilisation des sols, à la réduction du foncier agricole, à la destruction et l’éclatement des habitats naturels, etc. Par ailleurs, le fait de dé-densifier l’habitat engendre une consommation d’énergie plus importante, davantage d’investissements dans les infrastructures publiques et une mobilité dépendante de la voiture.

De plus, l’artificialisation des sols, par les détériorations qu’elle occasionne, pourrait accentuer les effets du dérèglement climatique et confisquer un foncier essentiel afin de faire face à la baisse des rendements agricoles et à la multiplication des épisodes météorologiques extrêmes.

Afin d’atteindre les objectifs du Schéma de Développement du Territoire qui fixe le seuil d’artificialisation pour 2030 à 6 km2/an et un arrêt définitif à moyen terme, il semble impératif d’entreprendre une série de mesures : "réduction des réserves foncières, réorganisation spatiale de celles-ci entre sous-régions (plus spécifiquement du sud du sillon Sambre-et-Meuse vers le nord), déplacement et concentration des réserves foncières vers les zones où l’urbanisation est nécessaire et souhaitable, soutien aux modes de production de logements moins consommateurs de ressources foncières, limitation des possibilités d’artificialisation en zones non destinées à l’urbanisation au plan de secteur…"(2).

Un effort à fournir en parallèle sur la conception des espaces publics pourrait limiter de façon conséquente l’impact environnemental de l’artificialisation des sols. En effet, tous les nouveaux aménagements s’accompagnent de réseaux, d’infrastructures, de places… relevant du domaine public. Modifier positivement l’espace public pourrait dès lors avoir une influence manifeste. Pour les nouveaux projets, des solutions alternatives, végétalisées ou semi-végétalisées peuvent sans encombre se substituer aux revêtements imperméables majoritairement utilisés aujourd’hui. Des dispositifs de récupération et de réutilisation des eaux pluviales peuvent également être intégrés en amont de la conception. En ce qui concerne l’existant, chaque projet de renouvellement peut être l’occasion d’adopter des solutions plus durables et de mêler davantage de nature au minéral.

L’artificialisation des sols est un processus qui engage la collectivité et le vivant dans son ensemble. Puisqu’elle est difficilement réversible, elle impose aux générations futures de composer avec les terrains dont elles auront hérités. Une meilleure valorisation de l’espace déjà artificialisé doit pouvoir prévenir de la prédation d’un foncier qui pourrait s’avérer précieux pour faire face aux bouleversements environnementaux à venir.

Fabian Massart

Notes :
(1) M.-F. GODART et C. RUELLE (Dir.), 2019. Réduisons l’artificialisation des sols en Wallonie. Une information – Un projet de territoire – Des mesures applicables. Conférence Permanente du Développement Territorial. 86 p.
(2) État de l’environnement wallon. 2019. Artificialisation du territoire.

Sources :
- "Artificialisation du territoire", par État de l’environnement wallon
- "Consommation en sol pour le logement", par État de l’environnement wallon
- "Réduisons l'artificialisation des sols en Wallonie", par la Conférence Permanente du Développement Territorial
- "Vers la ville perméable - Comment désimperméabiliser les sols ?", par Magali Poudevigne, Virginie Billon, Gérôme Charrier et Katy Pojer

Mis en ligne le 9 novembre 2020