Le Street Art, de l’illégalité au marketing territorial

Fortement subversif à l’origine, le street art revêt aujourd’hui des formes plus variées. Il est même devenu un instrument de marketing territorial dont les collectivités n’hésitent plus à se saisir afin de donner un nouveau visage à des quartiers tombés en déshérence.

Fresque de NOIR Artist à la Boverie, réalisées dans le cadre du festival Métamorphoses. © P. Sauveur

Opération Paliss’Art

La ville de Liège s’est ouverte depuis 2002 à de nouvelles formes d’expressions artistiques. En effet, elle a lancé l’opération Paliss’art qui a pour but la promotion de l’art contemporain au sein du paysage urbain. En accueillant la peinture murale et les arts graphiques, Liège espère réconcilier l’art et la ville. Ces œuvres se sont depuis largement déployées au sein de la cité ardente, ce site internet en fait l’inventaire complet.


L’Homme de la Meuse, par Sozyone Gonzalez, joue avec les pignons d’immeubles et les perspectives du quai liégeois. © P. Sauveur

L’évolution du street art

Aujourd’hui profondément inscrit dans la culture urbaine de tous les pays occidentaux, le graffiti a fait son apparition en Europe durant les années 1980. Il a accompagné la danse et la musique du courant Hip Hop qui a vu le jour sur les côtes américaines. Profondément subversif à l’origine, cet art a subi durant les premières années de son émergence une répression violente.

Le Street Art recouvre aujourd’hui une multitude de modes d’expression. La diversité des supports et des outils permet aux artistes de moduler à l’infini aussi bien la forme que le fond des œuvres qu’ils délivrent. Cette diversification a cependant accru l’hétérogénéité présente au sein du milieu des artistes urbains. La radicalité des pionniers a laissé place à de nouvelles formes plus légères, et davantage portées sur l’esthétique. On a même vu émerger plus récemment un courant plutôt conservateur, au service d’un art marchand et publicitaire. Le street art est donc aujourd’hui traversé par des mouvances diverses qui entrent parfois en contradiction les unes avec les autres. Le célèbre artiste Banksy, à la fois satirique, militant, et très "bankable", en est la synthèse. Ses œuvres, bien que subversives, attirent la convoitise des plus grosses fortunes.

Un acte engagé

Toujours est-il que, quelle que soit son intention, le "street artist" continue de revêtir un caractère politique. Ne serait-ce que par le fait qu’il investit des espaces publics qui engagent la collectivité. Il contribue à mettre en récit les paysages urbains, ce qui n’est pas un acte neutre. Cet art est également porteur de sens de par son rôle de démarqueur, palliatif à des villes uniformisées.

Parmi les exemples les plus éloquents de transformation, on peut citer la ville de Medellín en Colombie, dont certains quartiers rongés par le narcotrafic durant plus de deux décennies se sont transformés en un parcours touristique pittoresque. Les habitants ont tiré avantage de cette attractivité, certains des locaux sont même devenus des artistes notoires. La Galeria de Arte Urbana à Lisbonne est également une illustration parfaite de la valorisation d’un territoire par le biais de l’art urbain. Les autorités souhaitaient de cette manière créer un environnement artistique propice à l’émergence d’une économie créative.


L’équipe du graffeur Jaba a réalisé une fresque murale de 40 mètres rue Marnix, à Seraing. © P. Sauveur

Une activité institutionnalisée

Dans ces contextes, les collectivités locales sont devenues les catalyseurs de l’art urbain. En effet, les graffitis sont aujourd’hui symbole de culture et de dynamisme. Leur emploi dans la régénération urbaine contribue même au processus de gentrification. On peut dès lors considérer le street art comme un réel instrument de marketing territorial. Dans un cadre de concurrence généralisée entre les territoires, il joue un rôle essentiel de distinction. Le street art est donc passé d’une pratique criminalisée provenant de la contre-culture hip-hop à une pratique institutionnalisée. Une palette très diverse d’artistes coexiste aujourd’hui, les artistes plus transgressifs bénéficient néanmoins d’une visibilité moindre que les artistes plus enclins à collaborer avec les autorités. La critique des institutions ne permettant pas de jouir de la même manière d’une bonne promotion.

Comme l’illustrent les précédents exemples, même sous ses aspects plus commerciaux, le street art peut être un réel vecteur de cohésion. Il a la capacité de créer du lien entre les artistes, les collectivités et les touristes et permet une reconnaissance d’artistes provenant de milieux sociaux souvent défavorisés, dont le travail n’est pas toujours apprécié à sa juste valeur.

Le street art, dans les multiples formes qu’il revêt, est une pratique profondément politique. L’hétérogénéité du milieu ne permet pas d’enfermer cet art dans un jugement péremptoire. Les formes nouvelles qu’il a adoptées, même si elles peuvent travestir la démarche originale, permettent de mettre en lumière une partie des milieux populaires. En effet, la reconnaissance de cet art en tant qu’élément distinctif profite aussi bien aux artistes qu’aux quartiers qui ont recouvré un nouveau statut grâce aux œuvres qu’ils ont accueillies. Permettre l’existence d’espaces accessibles à toute la palette des street artistes est la meilleure façon de capter la richesse de cet art.

Fabian Massart

Plus d'informations :
- "Le street art, outil de valorisation territoriale et touristique : l’exemple de la Galeria de Arte Urbana de Lisbonne", par Alexandre Grondeau et Florence Pondaven, dans EcoGéo
- "Le street art comme micro-politique de l’espace public : entre "artivisme" et coopératisme", par Thomas Riffaud et Robin Recours, dans les cahiers de narratologie

Article paru dans le Cahier de l'Espace Public n°36 (décembre 2020) et mis en ligne dans cette rubrique le 28 décembre 2020.