Le langage de l'espace public

Dans son sens courant, la parole est l’expression verbale de la pensée humaine au moyen des sons d’un langage construit. Mais elle passe aussi par d’autres formes, comme la gestuelle, le regard, l’écriture ou le dessin. L’espace public accueille de nombreux supports de communication. Examinons les différentes dimensions de cette "parole" de l’espace public.

Un témoignage spontané suite à un accident mortel. © J.M.Degraeve

Faciliter la circulation

De nombreux messages améliorent la mobilité dans l’espace public. Ils émanent des panneaux de signalisation routière : avertissement de dangers, organisation du trafic, limitation de vitesse, réglementation du stationnement, etc. Aux centaines de panneaux du Code de la route s’ajoutent les messages d’interdiction ou d’obligation des mesures de police communale. D’autres panneaux donnent des informations sur les directions à prendre, les agglomérations traversées ou l’emplacement des équipements. La circulation est facilitée par les plaques de noms de rue, les plans de ville, les circuits de visites des curiosités locales et itinéraires de tous genres, les réseaux de points-noeuds pour piétons et cyclistes, etc. D’autres signes marquent des chemins spécifiques, comme les coquilles de la route vers Saint Jacques de Compostelle ou le marquage rouge et blanc des sentiers de grande randonnée.


Les messages d’instruction sont amplifiés avec le Covid. © J.M. Degraeve

Favoriser les usages

D’autres supports informent le public : horloges publiques, explications sur les lieux et les bâtiments emblématiques ou classés, panneaux d’information sur les chantiers, supports de messages personnels, etc. Les enseignes et les panneaux publicitaires vantent les mérites d’activités, de produits et de commerces divers. Parfois placées dans l’espace privé, ces installations sont visibles depuis l’espace public. Ces messages d’information se développent avec l’essor de la numérisation et la mise en place d’écrans interactifs. D’autres éléments ornementent l’espace-rue et invitent à la déambulation, comme les fontaines, oeuvres d’art, sculptures, fresques, fragments de poésie, etc.


Une fresque au sol agrémente une rue de Nancy. © J.M. Degraeve

Entretenir le souvenir

Certains éléments de l’espace public "racontent des histoires" afin d’entretenir la mémoire collective. Ils rappellent des événements douloureux - guerres, accidents, catastrophes, attentats, … - ou commémorent des personnalités et des groupes pour leur action au service de la collectivité. Ils se présentent sous de nombreuses formes: monuments aux morts, flamme du soldat inconnu, stèles et plaques commémoratives, bornes des Voies de la liberté de la dernière guerre mondiale, pavés de mémoire ou stolpersteine, arbres du souvenir, photos anciennes, marques au sol d’anciennes constructions ou frontières. Parfois l’hommage aux personnes disparues est plus informel, comme les bouquets de fleurs, croix et photos en bordure de route qui rappellent le souvenir de personnes décédées accidentellement.


Les pavés de mémoire honorent les victimes du nazisme. © J.M. Degraeve

Des messages de pouvoir

Les éléments mémoriels érigés à l’initiative d’autorités publiques participent à la mise en forme de l’espace public. Ils occupent généralement une position stratégique, comme la statue d’un ancien monarque au centre d’une place ou dans un "axe de pouvoir". Leur signification initiale est parfois perdue. Ainsi, l’élan patriotique à l’origine des monuments aux morts des deux guerres mondiales présents dans toutes les communes belges est relativement oublié. Suite à des événements divers, les symboles de pouvoir dans l’espace public peuvent entraîner des mouvements de contestation. Ils deviennent des repoussoirs et font objet de revendications parfois violentes. Les guerres et révoltes populaires sont généralement suivies du démantèlement des statues et de la débaptisation des noms de rue des dictateurs vaincus et d’auteurs d’actes inhumains. Ainsi, plus aucune rue française ne porte le nom du maréchal Pétain et une rue portant le nom d’un collaborateur nazi a été renommée à Courtrai.


Le buste vandalisé de Léopold II disparait à Gand. ©Stad-Gent


La sculpture contextualisant l’époque coloniale belge de T. Frantzen à Tervueren. © J.M. Degraeve

Un indispensable débat

Les récentes violences policières aux USA ont reposé la question de la présence d’acteurs de la colonisation et de l’esclavagisme dans l’espace public. Au nom de la nécessaire neutralité de l’espace public, faut-il cacher cette part sombre de l’histoire et enlever les éléments choquants afin d’offrir un espace public unificateur ? Ou faut-il faire preuve d’empathie mémorielle, ne pas renier le passé et mettre en place un récit contextualisant les actes posés afin de rendre l’espace public plus inclusif ? Seul un large débat démocratique permettra de répondre à cette question. Si le devoir de mémoire dans l’espace public est impératif, sa mise en oeuvre ne doit cependant être ni trop lisse ni paralyser la vie dans l’espace public !

Jean-Michel Degraeve

Plus d'informations :
- Pose des fondations des bornes entre Borgerhout et Deurne (en néerlandais)
- Monuments et autres éléments de patrimoine à la mémoire des Belges décédés lors de conflits armés
- Circuits à pieds et à vélos sur le thème de l'histoire de la 1ère Guerre Mondiale (en néerlandais)
- Le mur d'Hadrien

Article paru dans le Cahier de l'Espace Public n°36 (décembre 2020) et mis en ligne dans cette rubrique le 28 décembre 2020.