Quand l’espace public "écoute"…

L’espace public est à l’écoute de ses utilisateurs par l’analyse de leurs comportements. Au départ artisanale, la collecte des données sur les usages dans l’espace public s’est fortement développée. Les caméras, micros, capteurs et senseurs en tous genres se sont multipliés ces dernières décennies. Examinons les dynamiques actuelles et les enjeux à relever.

Les caméras surveillent… © J.M. Degraeve

Une mobilité améliorée

Les technologies numériques facilitent la circulation automobile par les mesures en temps réel de la densité de circulation, de la longueur des bouchons, du nombre et de la situation des emplacements de parking disponibles, etc. La présence de radars limite la vitesse et renforce la sécurité. La circulation automobile est adaptée en fonction de la mesure du niveau de pollution. Les pannes des feux de signalisation et de l’éclairage public sont signalées instantanément aux services concernés. Le suivi du parcours des véhicules de transport en commun donne leur horaire en temps réel. Les appareils d’éclairage public varient d’intensité en fonction de la présence de piétons. Ces technologies vont se développer avec l’arrivée de véhicules autonomes : voitures privées, taxis et livreurs ou robots d’entretien. Toutefois, le récent envahissement des trottoirs par les trottinettes électriques a montré l’importance d’une concertation afin d’équilibrer liberté individuelle et collectivité.


Les contrôles en temps réel facilitent la mobilité © J.M. Degraeve

Des usagers choyés

Le développement des techniques d’information et de communication améliore la qualité les services urbains. Les contrôles visuels et sonores des comportements sur l’espace public renforcent la sécurité. Les installations techniques sont pilotées à distance en fonction de leur utilisation. Les poubelles publiques émettent un signal quand elles sont pleines. Des balises bluetooth envoient des informations commerciales sur les smartphones des usagers passant devant un magasin. Mais la récolte et l’accumulation de données entrainent leur marchandisation. Ainsi, le traitement des données sur les comportements dans l’espace public définit un portrait de ses utilisateurs et leur envoie des publicités ciblées. Bien qu’en Europe un règlement protège les données personnelles, l’encadrement de l’utilisation des données non personnelles doit être renforcé.


Nos mouvements sont de plus en plus mesurés © J.M. Degraeve

Une liberté encadrée

L’espace public est destiné à l’ensemble des habitants. À l’exception des pays totalitaires, il est possible d’y circuler anonymement et en toute liberté. Moyennant le respect des limites fixées démocratiquement, les comportements et expressions dans l’espace public sont libres.


Garantir une liberté des usages dans l’espace public © J.M. Degraeve

L’accélération numérique actuelle met en péril la protection de la vie privée. Car si le lecteur de cartes de paiement du parking vous accueille personnellement, il connaît aussi vos horaires. Et votre GSM vous géolocalise à tout moment ! Le traçage des porteurs du Covid 19 a récemment reposé la question du respect de la vie privée dans l’espace public. De même, le développement des systèmes de reconnaissance faciale et de biométrie vocale renforce la surveillance dans l’espace public. Ces techniques conduisent déjà certains Etats à des dérives autoritaires. Ces nouvelles techniques doivent être encadrées afin de ne pas mettre en place une société de surveillance généralisée.


La ville intelligente nécessite la multiplication d’une récolte des données © J.M. Degraeve

Et demain ?

Les exemples présentés montrent que l’"écoute" des comportements dans l’espace public améliore son fonctionnement. Face au développement des "villes intelligentes", diverses réactions voient le jour. Certains craignent un envahissement technologique et une déstabilisation de nos sociétés tandis que d’autres sont convaincus qu’elles engendrent des situations à aborder sans crainte. Entre ces deux visions, il est certain qu’il est nécessaire d’encadrer l’utilisation des données récoltées sur l’espace public afin d’en assurer une bonne utilisation. De nouvelles règles doivent définir les limites de leur utilisation, les conditions de stockage, la protection contre le piratage, la réduction de leur impact sur la santé et l’environnement, etc. Confrontées à une baisse de leurs ressources financières et à une capacité technologique interne limitée, les autorités publiques sont plutôt démunies dans le contrôle des données par des sociétés agissant à l’échelle mondiale.


Comme le rappelle la maxime sur l’Hôtel de ville de Verviers, ce qui est collectif doit être rendu public © J.M. Degraeve

Seule une concertation entre toutes les parties concernées permettra de trouver des solutions équilibrées et un régime juridique adapté au développement des technologies numériques. Et ce partenariat entre le public et le privé doit impérativement intégrer les citoyens afin de le rendre démocratique.

Jean-Michel Degraeve

Plus d'informations :
- Autorité de protection des données
- À la recherche de la Smart City, par Arthur Millerand & Michel Leclerc

Article paru dans le Cahier de l'Espace Public n°36 (décembre 2020) et mis en ligne dans cette rubrique le 28 décembre 2020.