L'espace public, pièce essentielle de la démocratie urbaine

Nos espaces publics en Wallonie sont-ils générateurs d’interactions sociales intenses et, plus généralement, quel peut être le rôle de l’aménagement de ces espaces pour encourager ces interactions ? Par interaction, nous entendons un ensemble de relations sociales furtives ou durables, riches ou superficielles, nées du hasard ou du « projet » de rencontre, générées par un évènement particulier ou totalement routiniers où, parfois, souvent, frappées du coin du hasard des rencontres, d’un moment particulier vécu.

Sur les terrasses d’une grand place, chacun choisit son plaisir © P. Sauveur

Inversement, les espaces publics peuvent être aussi des lieux où l’on aime se « réfugier » pour le calme, la lecture : dans nos villes, les jardins manquent souvent, et les îlots de fraicheur sont bienvenus. Nous n’avons certes pas la même culture d’aménagement que nos voisins néerlandais par exemple, où les espaces publics sont soignés et où une culture urbaine fortement ancrée dans l’histoire conduit à des dispositifs spatiaux fins et de nature à encourager une sorte de coprésence apaisée et qui sont riches en potentialités.

Ce rapide passage en revue n’épuisera pas la question et se basera sur des hypothèses nourries essentiellement par l’observation de lieux, liégeois pour la plupart. Liège est une ville historique qui compte de très nombreux lieux à haut potentiel pour la question qui nous occupe : places à proximité des très nombreux monuments, carrefours nés de la ville « organique » ou de la ville projetée, parcs conçus dans une idéologie hygiéniste, morceaux d’espaces récupérés à la faveur d’aménagements spécifiques : une palette de potentialités qui peuvent être des nœuds de relations sociales.

De multiples facteurs interviennent : qualité des proportions des espaces en question, du cadre bâti environnant, du positionnement dans les flux circulatoires, de la position au sein d’un tissu urbain. On pourrait même convoquer des facteurs climatiques ou saisonniers. Mais la plupart du temps, les espaces publics sont déjà construits et le rôle de l’aménageur paysagiste sera de magnifier ces lieux, de les mettre en valeur et de leur donner tout leur potentiel relationnel.


Les espaces publics européens sont couverts de fils et de filles d’Erasmus © P. Sauveur.


Un matin ensoleillé, une terrasse accueillante, un garçon de café souriant, et une fille fêtant sa gentille maman …© P. Sauveur.

Là où les flux piétons sont intenses et d’ailleurs souvent liés à la fonction commerciale (centre piétonnier), on peut trouver beaucoup de soin dans l’aménagement, la végétalisation, le fleurissement. Citons l’exemple de la place Cathédrale à Liège qui semble connaître une sorte de nouvelle jeunesse avec la rénovation de la Cathédrale. L’espace central végétalisé et fleuri, la présence de bancs, les terrasses des cafés, l’ouverture vers le Vînave d’île, la vitesse modérée des véhicules automobiles, la liaison piétonne avec la rue Pont d’Avroy : tous ces éléments concourent à un « cocktail relationnel" qui fait de cette place un lieu d’intense relations sociales, tout à la fois lieu de rendez-vous, de rencontres dues au hasard, d’observation, et ce, en dépit de la suppression des arrêts de bus (qui eux aussi sont des nœuds d’interactions sociales).

On pointera aussi l’entrée de la rue Saint- Léonard où encore le carrefour Saint- Gilles Pont d’Avroy : ici, non seulement la disposition des lieux est porteuse d’interactions intenses mais le lieu est aussi enrichi par les interventions du plasticien M. Léonardi.

L’esplanade Saint-Léonard est un exemple assez convainquant d’aménagement équilibré. Là où se trouvait une prison, les aménageurs (Beguin et Baumans) ont créé un lieu de vie, de jeu, de rencontres, ils ont bien intégré les différentes composantes du site pour concevoir un projet porteur en relations sociales, particulièrement autour de la plaine de jeux.

Notre espace public est la pierre angulaire de notre démocratie urbaine


Profiter du soleil et flâner au bord d’un fleuve tranquille, c’est déjà tout un beau programme © Urbanisme Ville de Liege - Jean-Pierre ERS.

Pointons aussi la Place des Sciences à Louvain la Neuve, la « place en bois » où aménagement et caractère monumental de la bibliothèque de l’architecte André Jacqmain entrent en résonance.

Mais, plus négativement, il existe encore de nombreux lieux où c’est une sorte d’aménagement « mécaniste » qui prévaut : bancs alignés sans imagination, face à face ou côte à côte, revêtements de sols peu soignés, mobilier urbain inexistant.

Autre point : chez nous, la propreté des espaces publics pose question et ne sont sans doute pas des vecteurs de relations sociales Qui a envie de se poser en un lieu jonché de canettes, de mégots et autres « crasses » ? On pourrait y voir une sorte de périphrase, de transposition de la célèbre théorie de la vitre cassée : un espace public négligé, sale, tend à le devenir plus. Il ne s’agit certainement pas d‘une simple question technique de poubelles, car, en général, il en existe, mais on est sans doute ici de manière plus fondamentale voire plus dramatique d’une question culturelle qu’il faudrait aborder avec sérénité, lucidité et détermination.

Une certitude : tout aménageur d’espace public doit passer par la case « observation » : le lieu qu’il aura à aménager, il doit s’y promener, l’arpenter, y observer les usages avant l’aménagement, repérer les éléments significatifs à mettre en valeur, en bref : il doit s’imprégner du génius loci du site qu’il aura à traiter. L’espace public, c’est une pièce fondamentale de la démocratie urbaine.

Pierre Frankignoulle

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