Centralités rurales et recomposition territoriale

La crise sanitaire, va-t-elle engendrer un nouveau phénomène de densification des campagnes? Penser les campagnes urbaines ravive le débat sur la préservation des écosystèmes, l’adaptation aux enjeux climatiques, à l’économie nécessaire des ressources et enfin au déséquilibre des territoires entre croissance et décroissance urbaine. Repenser le phénomène de péri urbanisation, nécessite de proposer des solutions viables du point de vue social, économique et environnemental. S’interroger sur le futur doit nous amener à mettre au centre des priorités la qualité de vie des territoires vécus.

La fragmentation des paysages © Vlad Gnatenko

Le paysage comme vecteur de recomposition territoriale

Un enjeu majeur est notamment de faire du paysage un moyen de reconstruire des territoires ruraux comme lieux de vie. Les rapports entre les espaces ruraux, la ville dense et sa périphérie ont été complètement distordus par les politiques d’après-guerre privilégiant une approche fonctionnaliste de leurs relations en donnant la priorité aux infrastructures lourdes d’accès à la ville.
Les espaces ruraux ont connu le plus souvent un processus de fragmentation de leurs territoires. Il résulte à la fois de la réduction de la superficie agricole induite par l'accroissement de la productivité des grandes exploitations, et par l'expansion continue de nouvelles infrastructures et activités de types divers en zone jadis rurale. Les territoires ruraux ont ainsi perdu de leurs qualités paysagères et de leurs caractéristiques propres, au profit de la multiplication de zonings industriels, de cités résidentielles, de méga centres commerciaux ; etc. Cette fragmentation des zones rurales, combinée avec la tendance à l'homogénéisation a des conséquences négatives multiples aussi bien au niveau de l’environnement et la préservation de la faune et de la flore qu’au niveau de la diversité culturelle et identitaire de ces territoires.

S’affirme donc la nécessité d'aller vers une vision multifonctionnelle de l'usage des sols, pour contrecarrer la tendance à l'utilisation monofonctionnelle par l'agriculture intensive ou par de nouveaux zonages non-agricoles. La recherche de la "stabilisation écologique" devient une des préoccupations majeures pour redéfinir l’identité des territoires ruraux.


Lotissement à Waroux © Kim De Rijck.

Le patrimoine territorial comme levier d’un développement local auto-soutenable

Le courant néo-territorialiste italien a joué un grand rôle dans l’évolution du regard sur les territoires ruraux. L’urbaniste Alberto Magnaghi y a occupé une place majeure, il définit le patrimoine territorial à la fois comme un capital social (le ‘milieu’) et un type territorial (le ‘paysage’).

« Qu'il s'agisse d'édifices, d'ensembles urbains ou ruraux, de paysages ou de trames agraires, on a tendance à aborder le patrimoine territorial du point de vue des valeurs supposées pérenne (historique, esthétiques, etc.) dont il serait investi, et non du point de vue dynamique de son utilisation et de la façon dont les éléments qui le composent sont mis en œuvre à travers les rapports sociaux. » (Magnaghi, 2004).
Autrement dit, la dégradation du territoire n'est pas réduite à la dégradation de l'environnement et du territoire construit, mais elle comprend également la dégradation sociale qui en résulte. Dans cette perspective, la soutenabilité doit être évaluée au regard des actions et des projets qui visent le dépassement de la seule dégradation environnementale.

La « re territorialisation » des territoires ruraux implique la (ré)activation et la relocalisation des systèmes productifs locaux valorisant le patrimoine de la bio-région, c’est-à-dire que la protection de l’environnement devrait être fondée sur les caractéristiques locales de chaque territoire visant une harmonie entre la culture humaine et l’environnement naturel. On pourrait citer en exemple à mieux prendre en compte les ressources énergétiques locales pour l’autoproduction, à organiser des « pactes ville-campagne » en jouant sur la multifonctionnalité agro-forestière des territoires ruraux et à encourager une recomposition des savoir-faire locaux visant l’auto-soutenabilité et l’auto-gouvernance.


Vue du pays de Herve © Kim De Rijck.

Le paysage comme matrice de la fabrique de la bio-région

Le paysage doit jouer un rôle clé dans le retissage de nouvelles relations entres espaces densément, moyennement ou faiblement habités. Une approche non fonctionnaliste du paysage doit avant tout respecter les contextes locaux et leur histoire.

Évidemment beaucoup de conditions devront être réunies pour reconstruire un territoire périurbain qui puisse être un lieu de vie identitaire. La notion de « paysages hybrides » est intéressante pour redéfinir la centralité rurale, et dans cette approche le paysage doit être vu dans ses différentes composantes, pas seulement environnementale, esthétique ou patrimoniale mais aussi par la prise en compte du « savoir vivre » centré sur une « culture de la proximité ».

Un intérêt supplémentaire de ces nouveaux courants de pensée est qu’ils rejoignent, et souvent appuient, des nouvelles pratiques d’acteurs locaux dans de nombreuses régions d’Europe. Dans la dernière décennie, on trouve un foisonnement de pratiques populaires qui remettent en cause à la fois le mode agro-alimentaire dominant et la vision modernisatrice fonctionnaliste des rapports villes-campagnes. Et on y retrouve tout un questionnement sur la production de paysages hybrides qui en même temps ouvre une nouvelle perspective sur les pratiques agricoles et alimentaires dominantes. À côté de la croissance manifeste de marchés urbains dits bio ou agro-bio, on a toutes les expériences de circuits courts, les expériences de permaculture, de « jardins comestibles », l’apparition de micro-coopératives agro-biologiques, etc. Certaines de ces réalités s’inspirent d’expériences historiques anciennes comme celles des cités-jardins et des jardins ouvriers qui ont marqué au Nord l’avènement éphémère d’une urbanité populaire dans les années 1920-1930.

L'établissement de ces espaces agricoles préservés de l’urbanisation galopante correspond à une demande sociale, toujours vivace, et renouvelle la tradition des jardins ouvriers. En créant des projets d’agricultures à proximité des noyaux urbains, on serait amené à maîtriser des grands espaces naturels et leur devenir.

Une politique agricole centrée sur une production de qualité et une économie sociale

Une autre politique agricole suppose notamment de sortir du soutien quasi-exclusif au couple secteur agro-alimentaire « modèle fermier de modernisation », et de privilégier le soutien aux exploitations familiales et néo-agriculteurs associées pour une production de qualité à un niveau de prix rémunérateurs et aux circuits courts liant des associations de producteurs et de consommateurs dans une même région.

Une approche en terme d’économie politique conduit ainsi à se préoccuper du renforcement des initiatives collectives et de l’économie sociale dans la construction de territoires comme « lieux de vie ». Dans de nombreux pays européens, on observe une efflorescence d’initiatives associatives informelles avec un intérêt nouveau pour l’organisation coopérative, que ce soit sous le label d’économie solidaire ou d’économie sociale.

Il faut bien se rendre compte que pour mettre en œuvre de nouvelles politiques de reterritorialisation rurale articulée avec de nouveaux rapports campagnes -villes , il faudra beaucoup d’initiatives et de créativité institutionnelle, pour aider au renforcement ou à l’émergence de nouveaux acteurs porteurs de changements. Il y a peu de chances que la reconversion des terres se fasse seulement avec l’initiative des acteurs de l’agriculture productiviste actuelle ou des populations périurbaines encore attachées au schéma d’habitat, de consommation et de mobilité prévalent depuis plusieurs décennies.

Il faudra d’abord une forte coopération entre pouvoirs locaux, par exemple entre pouvoirs des communes urbaines et rurales pour convertir des terres rurales souvent intégrées dans les grandes chaines agroalimentaires sans liens entre production et consommation locale vers une polyculture intensive en travail intégrée aux circuits courts. En Belgique, le rôle des provinces serait crucial dans cette coordination.

Jean Philippe Peemans

Kim De Rijck