L’accessibilité de l’espace public, un enjeu majeur pour l’autonomie des personnes en situation de handicap
- Maison de l'Urbanité
- il y a 3 jours
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Mathieu Angelo, CAWaB – Collectif Accessibilité Wallonie Bruxelles
L’accessibilité est un levier essentiel pour l’inclusion et l’autonomie des personnes en situation de handicap. Cette accessibilité est à considérer comme une chaine dont chaque maillon est essentiel. Rendre les bâtiments, les services, les transports, les logements… accessibles doit s’accompagner de la mise en accessibilité des espaces publics pour permettre à toutes et tous de se déplacer librement et en sécurité.
© Equal.Brussels & Cawab
Le CAWaB, Collectif Accessibilité Wallonie-Bruxelles, fédère 22 associations représentatives de personnes en situation de handicap, des prestataires de services destinés à ces personnes, ainsi que des associations spécialisées en accessibilité universelle. Ensemble les associations du CAWaB défendent l’accessibilité comme un prérequis indispensable à la poursuite de toute politique d’inclusion des personnes en situation de handicap.
Un maillon essentiel de la chaine de l’accessibilité et du déplacement est indéniablement l’accessibilité de l’espace public, de ses trottoirs, ses places, ses parcs…
Pourtant l’état des trottoirs, le choix des revêtements, la présence de poteaux d’éclairage ou de signalisation, d’équipements (horodateurs, bornes de recharge…), d’encombrants, d’étals, de terrasses, d’engins de micromobilité, de sacs poubelles…, l’absence d’abaissement de trottoir, de dalles podotactiles, de feux (sonores)… sont autant d’obstacles à éviter ou à affronter pour se mouvoir pour les personnes en situation de handicap ou à mobilité réduite[1].
Les cheminements piétons sont, à bien des égards, de mauvaise qualité et n’encouragent pas (voire découragent) les citoyens à se déplacer à pied.
Les aménagements existants n’ayant pas été conçus en tenant en compte de ces enjeux, la tâche est énorme pour rendre l’espace public conforme aux normes d’accessibilité. Les nouveaux aménagements doivent dès lors impérativement contribuer à l’amélioration globale du niveau d’accessibilité. Le CAWaB est malheureusement fréquemment sollicité par ses membres pour intervenir et se mobiliser à propos de malfaçons ou de manquements sur de nombreux aménagements récents: le piétonnier de Bruxelles et ses revêtements impraticables, les abords du tram de Liège pour son manque de sécurisation pour les personnes déficientes visuelles, la place de la Station à Namur pour des défauts d’exécution et des revêtements inconfortables, les abords des lignes de Tram 8 et 9 à Bruxelles et le mauvais placement de dalles podotactiles…
Trois critères indissociables : lisibilité, continuité, sécurité
Comment faire pour rendre cet espace public accessible ? Il y a lieu de considérer trois critères essentiels et indissociables : la lisibilité, la continuité et la sécurité.

Danger en rue pour une personne malvoyante à cause d'un obstacle non-détectable à la canne
Lisibilité : le cheminement doit être compréhensible pour tous les usagers. S’orienter ne doit pas dépendre de compétences ou capacités spécifiques. Le seul changement de couleur d’un revêtement ne permet pas aux usagers déficients visuels de se repérer par exemple.
Continuité : l’absence d’obstacles est essentielle pour assurer un déplacement fluide et sans rupture. Un trottoir sur lequel se dresse des poteaux, équipements, terrasses… va impliquer des slaloms éprouvants et des temps de parcours plus longs.
Les aménagements doivent être pensés dans leur globalité, en veillant à ce que chaque tronçon du parcours soit accessible. Il faut également relier les projets à l’espace public existant. Il n’est pas rare que l’emprise d’un projet comprenne un côté de la traversée, mais pas l’autre… Ou qu’un arrêt de transport soit construit sans garantir un accès piéton sécurisé à celui-ci.
Sécurité : Les passages piétons et escaliers doivent être équipés de dispositifs podotactiles pour annoncer le danger potentiel. Les feux doivent être doublés de signaux sonores pour guider les personnes malvoyantes. L’absence d’abaissement de trottoir ou de dalles podotactiles mènent à des situations dangereuses, où les personnes finissent par circuler sur la chaussée.
Actuellement, les normes légales en Wallonie ne tiennent cependant pas suffisamment compte de l’accessibilité de l’espace public. Le RRU bruxellois est plus complet à ce sujet.
Des normes d’accessibilité universelle existent et sont conçues pour garantir des espaces publics qui vont répondre aux besoin de chacun, sans porter préjudice à l’autre. Cependant, si l'on diffuse uniquement des guides de bonne pratique, il est difficile de faire respecter ces normes.
Un rappel à l’ordre de l’ONU : la Belgique doit faire mieux
L’accessibilité est un droit pour les personnes en situation de handicap, et, depuis 2009 une obligation légale pour les autorités belges, suite à la ratification de la convention des Nations Unies relative au droit des personnes en situation de handicap. Pourtant, en septembre dernier, l’Etat belge s’est vu rappeler par le comité des experts de l’ONU ses obligations en matière d’accessibilité. Il invite la Belgique « à revoir les normes d’accessibilité d’infrastructures publiques telles que les routes et les parcs, de sorte qu’elles soient accessibles aux personnes handicapées, quel que soit leur handicap, et à élaborer des plans assortis d’échéances, de compétences, de budgets et de mécanismes de contrôle clairement définis, en vue d’appliquer les normes d’accessibilité » et « à faire en sorte que le respect des normes d’accessibilité soit systématiquement contrôlé à l’achèvement de la construction et que des mesures correctives soient rapidement prises en cas de non-respect ».
Plain-pied vs trottoirs : un débat à dépasser
De plus en plus d’aménagements sont réalisés de plain-pied tandis que certains souhaitent le maintien de trottoirs à tout prix. Dans les zones résidentielles ou de séjour, le plain-pied, bien pensé et bien aménagé, peut répondre aux besoins d’accessibilité de tous les publics. Lorsque la sécurité du piéton ne peut être garantie par l’aménagement (lorsque les automobilistes ont la possibilité de prendre de la vitesse par exemple), il nous parait cependant évident que le trottoir surélevé doit offrir une zone refuge pour le piéton.

La qualité d’usage : un concept clé
Il est également important d’évaluer les aménagements sous le prisme de leur « qualité d’usage ». En matière d’accessibilité, il y a lieu de se pencher en priorité sur la qualité des revêtements, trop souvent source d’inconfort. Ils doivent être non seulement stables, planes et non-glissants, mais aussi suffisamment lisses pour ne pas gêner les déplacements en fauteuil roulant ou avec une canne blanche.
Le Centre de Recherche Routière (CRR) a développé une méthodologie pour évaluer la qualité des revêtements piétons.
Les zones de repos sont également trop souvent négligées. Les bancs et autres assises sont indispensables pour permettre aux personnes fatiguées ou âgées de se reposer. Ces aménagements sont essentiels pour rendre l’espace public accueillant et inclusif.
Respect des aménagements : un défi quotidien
Même les aménagements les mieux conçus peuvent devenir inaccessibles s’ils ne sont pas respectés. Les terrasses, le stationnement sauvage, les engins de micromobilités mal stationnés… sont autant d’obstacles qui rendent les cheminements impraticables. Une vigilance accrue et des sanctions dissuasives sont nécessaires pour garantir que les aménagements restent accessibles en toutes circonstances.
Formation et accompagnement : pour une ville véritablement accessible !
Pour garantir des aménagements de qualité, la formation des professionnels est essentielle. Architectes, urbanistes, ingénieurs, ouvriers, doivent être formés aux besoins spécifiques des personnes en situation de handicap. Comprendre la façon dont seront utilisés les aménagements par ce public permettra de mieux les réaliser, et évitera des erreurs coûteuses en réparation.
Enfin et pour conclure, une bonne accessibilité est parfois une question de centimètre. La matière est technique. Les processus de conception et de mise en œuvre devraient donc inclure un accompagnement et des contrôles réalisés par les experts des services de conseils en accessibilité. N’hésitez jamais à y faire appel.
[1] L’enquête Bemob du SPF Mobilité et Transports de 2022 en matière de transport indique :
« En Belgique, une personne sur trois peut être considérée comme étant une personne à mobilité réduite (PMR). En effet, ce terme ne concerne pas uniquement les personnes porteuses d’un handicap (reconnues par le SPF sécurité sociale) mais également les femmes enceintes, les parents avec une poussette ou des enfants en bas âge, les personnes âgées se déplaçant à l’aide d’une canne ou d’un déambulateur, les personnes devant utiliser temporairement des béquilles…Ainsi, 24 % de l’ensemble des répondants de cette enquête déclarent rencontrer des difficultés, même mineures, lorsqu'ils prennent le train. Dans les transports en commun, les femmes, plus que les hommes, trouvent difficile de se déplacer avec des enfants en bas âge, des courses ou des valises. Mais aussi, pour un peu plus de 20 % des répondants, il peut être difficile de monter ou descendre d’un transport ou entendre des annonces faites au micro. »
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